Dr Aïcha Yatabary (spécialiste en santé publique) : «Les médicaments contrefaits posent un véritable problème de santé publique !»

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Docteur Aicha Yatabary.

Près de 100. 000 décès par an sont liés au commerce de médicaments contrefaits, en Afrique, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, un produit médical sur 10 serait falsifié. La falsification concerne les médicaments princeps aussi bien que les médicaments génériques, et des produits très coûteux contre le cancer comme des produits à très bas prix pour le traitement de la douleur. Pour en savoir plus sur le phénomène des médicaments contrefaits, nous avons échangé avec Docteur Aïcha Yatabary, médecin, spécialiste en Santé Publique, humanitaire et coopération internationale. Elle est contributrice pour des Think Tank africains sur les questions de santé publique, genre, développement durable et Présidente du mouvement Femmes Santé Solidarité Internationale. En outre, elle est auteure de plusieurs œuvres de littérature et d’un recueil d’articles et de tribunes sur le développement durable intitulé Afrique, développement durable et coopération internationale.

Parlons des médicaments vendus dans la rue. Sont-ce tous des médicaments de contrefaçon ?

Il convient de différencier les médicaments contrefaits des médicaments de la rue. En effet, le médicament contrefait, s’il peut se retrouver dans la rue, est, selon l’OMS, « un médicament dont l’identité et/ou l’origine est délibérément et frauduleusement falsifiée », tandis que le médicament de la rue, également appelé « pharmacie par terre » , peut être défini comme un médicament commercialisé « dans la rue » par des personnes non autorisées à le faire, parce que n’ayant pas reçu la formation adéquate et ne disposant pas de conditions idoines pour commercialiser ces produits, puisqu’elles ne respectent aucune norme pharmaceutique. Certains sont allés jusqu’à qualifier les médicaments de la rue de « crime pharmaceutique ».

Selon l’OMS, dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, 1 produit médical sur 10 serait falsifié. C’est énorme !

Oui, pour compléter votre affirmation qui est vraie, savez-vous que le groupe de réflexion britannique International Policy Network estime lui que les faux antituberculeux et antipaludiques sont à eux seuls à l’origine de 700 000 décès par an dans le monde, l’équivalent de « quatre avions gros-porteurs remplis de passagers s’écrasant chaque jour ». Pour revenir aux pays en développement, leurs marchés en sont inondés. Dans une étude, publiée dans l’International Journal of Tuberculosis and Lung Disease, plus de 700 échantillons des deux principaux antituberculeux prélevés au hasard ont été analysés par des laboratoires privés. Globalement, 9,1% des échantillons testés dans le monde étaient de qualité insuffisante lors de tests de base. Ce taux était de 16,6 % en Afrique, soit environ une pilule sur six. Dans des articles publiés par PLOS Medicine, une équipe de chercheurs d’Asie, d’Afrique et d’Europe avait trouvé que plus de la moitié de l’artésunate produit au sud-est asiatique pourrait ne pas contenir de substance active. Entre 38 et 52 % des comprimés de leur échantillon sont fabriqués à base d’amidon, de craie et d’une variété d’ingrédients actifs non conventionnels.

Comment reconnait-on un médicament de contrefaçon ?

Quand il s’agit de principes actifs inexistants ou insuffisants, on peut difficilement le reconnaître à l’œil nu, à moins de passer par des analyses de laboratoire. Certains sont même vendus en pharmacie ! Mais il faut savoir que la contrefaçon concerne plusieurs aspects. Certains médicaments peuvent être contrefaits pour modifier la date de péremption. D’autres peuvent être contrefaits pour modifier l’identité du médicament. D’autres encore, peuvent être falsifiés en modifiant l’origine.

De quoi sont-ils composés en général ?

Comme évoqué auparavant, certains contiennent des ingrédients qui n’ont rien à voir avec les principes actifs. Ils peuvent contenir de la craie, de l’amidon. Ils peuvent ne pas contenir de principes actifs ou contenir ces derniers en quantité insuffisante. Ils peuvent aussi contenir des principes actifs différents de ceux affichés sur l’emballage ou être périmés et afficher une date de péremption qui est fausse.

 

Quels sont les dangers que présentent les médicaments contrefaits ?

Les risques sont l’inefficacité et même la dangerosité des produits, lorsque les principes actifs sont inexistants ou insuffisants ou que les produits sont périmés, par exemple. De plus, l’un des dangers des principes actifs insuffisants est l’apparition de résistances à des médicaments comme les antipaludiques, les antituberculeux et autres antibiotiques par exemple, ce qui pose un véritable problème de santé publique.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui vous lisent ?

Aux autorités de santé, une solution, à propos des médicaments de la rue, comme observé en Tanzanie et au Ghana, pourrait être de former, réglementer et homologuer les vendeurs de médicaments en situation irrégulière plutôt que d’interdire leurs activités, puisque cela est impossible, cette activité étant leur source de survie. Mener encore plus d’actions de répression sur le terrain, contre les vendeurs illicites qui ne bénéficieraient pas de cette formation et réglementation. La Côte d’Ivoire a déjà initié un Comité de lutte contre le trafic de médicaments illicites. A titre d’exemple, 16,7 tonnes de médicaments prohibés au marché Roxy d’Adjamé ont été saisis par ce comité créé en juin 2014 et dénommé COTRAMED (Comité de Lutte contre le Trafic illicite et la Contrefaçon des médicaments, ndlr) le jeudi 09 octobre 2016. Il serait intéressant de mener ces activités sur d’autres sites. Utiliser les nouvelles technologies (en vue de détecter les médicaments contrefaits) comme l’authentification d’un « vrai » médicament par SMS suite à un achat. Aux consommateurs, certaines astuces peuvent nous aider à faire la part des choses comme par exemple le fait d’éviter les conditionnements douteux, l’orthographe douteux sur les emballages, l’absence de témoins d’effraction (dispositifs servant à montrer que l’emballage n’a pas été ouvert au préalable). Il y a aussi le code barre qui est composé de 13 caractères et assure la traçabilité du médicament qui doit être inscrit sur la boîte du médicament.

Propos recueillis par Oumar Ndao